Couverture : Le silence des sentinelles
Adrénaline

Le silence des sentinelles

Claude Poux

📅 2008 📄 354 pages ⚖️ 439 g ISBN papier : 979-10-90457-02-7 ● Disponible

Le commissaire Franck Casta, chef de la PJ de Lyon, se retrouve avec deux cadavres sur les bras, dont l'un était un homme de main du patron de la pègre locale, Abernardo. Sam Deligne, son ami, responsable de la BRI, va le mettre sur la piste dans des circonstances dramatiques.

Mais qui est cet ange-gardien qui semble veiller sur le principal suspect et sur la jeune stagiaire de la PJ ? Quel est le rapport entre l'affaire et la découverte du viol et du meurtre d'une photographe ? Quel rôle Sam avait-il joué des années auparavant au sein de la DST ?

Pour Franck Casta, le massacre dans la capitale des Gaules va virer au cauchemar.

Extrait

L’homme est allongé sur le lit pliant qui semble ridicule pour cette grande carcasse musclée. Les yeux fixés au plafond, le corps détendu, reposé, pour une fois pas sur ses gardes, il laisse son esprit divaguer. Dans cette chambre mansardée, vivant comme un reclus dans les combles de ce vieil immeuble lyonnais caché dans la rue Charles Dullin, l’homme se souvient. Il revoit le visage de Laura, ses traits fins, cette expression décidée qu’elle arbore en permanence, cette lueur tranchante qu’elle a dans le regard lorsque les choses ne vont pas comme elle veut. Il se remémore leur rencontre il y a presque dix ans sur un quai de gare, cette sensation étrange qui l’avait fait ralentir en la croisant, comme si son corps se souvenait de l’avoir frôlé dans une vie antérieure. Il ne la connaissait pas et pourtant il la sentait si proche. Ils avaient échangé quelques mots, des banalités effrayantes. Puis, avant qu’elle ne s’éloigne, il lui avait demandé : - Où vas-tu ? - Nulle part, avait-elle répondu. Elle avait ensuite fait un signe de tête en direction d’un coin sombre au bout des quais où ses pas paraissaient la mener. - Et c’est par là … Lui qui n’avait ni Dieu ni diable, qui s’était juré de ne suivre la trajectoire de personne, de ne croire en rien et de ne faire confiance qu’en son propre jugement, il ne sait toujours pas pourquoi il l’avait suivie. Ils avaient fait l’amour dans le train de marchandises qui les emmenait dans la nuit étoilée, voyageurs clandestins pour la première fois ensemble. Elle était plus dure que lui. Dure au mal, dure aux souffrances. Lui, le légionnaire aguerri par quatre ans d’opérations commandos, d’inconfort, de défis physiques, de vexations et de dépassement de soi, n’avait jamais rencontré personne qui soit aussi endurant que Laura. Elle avait choisi de vivre en marge, mais avec ses propres règles et sans dépendre de qui que ce soit. Elle venait d’une famille qui n’en était pas une. Elevée par son père, dont les activités flirtaient sans cesse avec l’illégalité, mais sans qu’elle ait eut un doute pendant toute son adolescence, ne connaissant pas sa mère, elle avait vite été livrée à elle-même. Et la vie lui avait appris à se défendre seule. Y compris physiquement. Il revit cette allure androgyne, ses cheveux blonds très courts, l’impression de force qui se dégageait de cette femme de taille moyenne et mince. Son corps était musclé, il s’en était aperçu lors de leur première nuit dans le train. Quand elle faisait l’amour, elle voulait aussi avoir le dessus. Leurs étreintes furent souvent des rapports de force. Ils avaient vécu ainsi pendant trois ans, ayant besoin l’un de l’autre, ressentant le manque lorsqu’ils se séparaient. Ils s’étaient trouvés à un moment où chacun d’eux avait l’absolue nécessité d’une pause, d’un pan de tendresse dans une vie solitaire. Pour elle, il avait quitté la légion. Ils avaient parcouru des routes et des pays, des chemins étroits et des campagnes désertes. Et comme il fallait bien vivre, ils avaient commis quelques petits larcins. Puis un ou deux vols plus importants. Et un coup qui avait mal tourné. L’homme bouge imperceptiblement sur son lit de fortune, mal à l’aise comme à chaque évocation de ce faux pas. Le soleil se glisse à peine par la lucarne dans le toit. Le temps est gris. Il est habillé, prêt à partir dans la minute s’il le faut. L’urgence est une composante de sa vie désormais. Au même titre que la peur ou la solitude. Deux ans qu’il n’a pas revu Laura. Deux ans qu’il l’attend, qu’il l’espère. Depuis cette dernière visite qu’elle lui a faite en Allemagne, où il se cachait. Et c’est pour elle qu’il est revenu en France, pour elle qu’il s’est fait recruter par le milieu lyonnais. Parce qu’il sait qu’elle était à la recherche de son père et que celui-ci semblait travailler pour Maurice Abernardo, le grand patron du banditisme dans la capitale des Gaules. Elle lui en avait parlé, elle était inquiète. Son père avait disparu soudainement, sans donner signe de vie. Laura s’était affolée, son père était, à part lui, le seul lien affectif qu’elle ait. Et elle redevenait petite fille, malgré tout, lorsqu’il s’agissait de son père. Et Laura s’était volatilisée elle aussi. Plus de traces, plus de nouvelles. Elle n’était pas du genre à écrire des cartes postales. Il avait attendu. Plusieurs mois. Craignant le pire malgré tout. Se blindant moralement contre ce qu’il redoutait. S’efforçant d’imaginer la cruauté du vide. Et devenant, chaque jour qui passait, plus déterminé, plus pessimiste. Il fallait qu’il bouge. Il est là maintenant, à Lyon, dans cette chambre minuscule, seul. La guerre est commencée. Et il n’a rien à perdre. Surtout pas la vie. Il s’étire, fait jouer les muscles de ses épaules. Il a hâte d’être à nouveau dans l’action, lui qui pourtant ne craint ni la solitude, ni l’attente. Mais Laura a besoin de lui et il se sent inutile ainsi. Il se lève, se dirige vers un des coins de la mansarde, déplace la chaise, s’agenouille et disjoint deux lames de parquet. De la cache improvisée, il retire deux paquets longs enveloppés dans des housses plastiques grises. Il les ouvre et vérifie le contenu. Tout est prêt. N’attendant que son bon vouloir. Il va en avoir besoin. Toute la clique d’Abernardo doit être à ses trousses désormais. Il est l’homme à abattre et il le sait.

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